FERDINAND et ISABELLE

ROI et REINE D'ESPAGNE (1469-1504)

SPAIN. Ferdinand & Isabella. 1469-1504. AV Double Excellente (7.04 gm). Seville mint. Crowned busts of Ferdinand and Isabella opposed; S and star between, with 4 circle/ Eagle with spread wings bearing arms. C&C 2814; Calicó y Trigo 54. FDC. A/ FERNANDUS.ET. HELISABET.DG.REX.ET.R., R/SUB.UMBRA.ALARUM.TURRUM.PRO.

ESPAGNE. FERDINAND et ISABELLE. 1469-1504. AV Double Excellence (7.04 gm). Frappé à Séville, légende inédite, frappe très fine et remarquable comme les frappes de Burgos. Bustes couronnés de Ferdinand et d'Isabelle façe à façe. S et étoile entre les deux buste, avec 4 cercles. Revers Aigle nimbé avec ses ailes déployées soutenant  le blason  de Castille et Léon. C&C 2814; Calicó y Trigo 54. FDC. A/ FERNANDUS.ET. HELISABET.DG.REX.ET.R., R/SUB.UMBRA.ALARUM.TURRUM.PRO.

Provenance vente aux enchères publiques sur Rouen en 1990, Alain Weil, expert,

ESTIMATION : 28 000 Euros

Sa beauté et son sens du spectacle vont aider considérablement la jeune reine aux yeux clairs, aux longs cheveux blonds à gagner le coeur des Castillans, malgré la distance qui la sépare du trône.
Demi-soeur du roi de Castille, Isabelle a épousé Ferdinand à l'insu de son frère. Leur union ombrageuse va permettre l'unification de l'Espagne; en effet, si leurs enfants meurent jeunes, sauf une, qui sombrera dans la folie, leur petit-fils, Charles Quint, sera le plus puissant monarque de son temps.
Son règne sera à l'image de sa prise de pouvoir : organisatrice de l'inquisition, elle chassera définitivement les Maures d'Espagne et commanditera l'expédition de Chritophe Colomb.

Frêle et blonde, cette jeune mère de 23 ans qui n'est encore que l'épouse du roi de Sicile va brutalement révéler sa vraie nature à la Chrétienté. Contre l'héritière légitime, contre son propre mari, contre les rois du Portugal et de France, elle s'empare en trois mois du trône de Castille. Philippe Erlanger, qui lui a consacré son dernier ouvrage (Librairie académique Perrin), démonte les ressorts de ce coup de force qui fut aussi un coup de maître.


Henri IV, roi de Castille, surnommé à tort l'impuissant, avait passé la majeure partie de son règne à lutter contre les féodaux. L'habitude invétérée des Grands du royaume était de se partager en deux camps, excellent moyen d'affaiblir la monarchie et d'empocher des bénéfices. On les voyait d'ailleurs constamment changer de faction, les rebelles devenant tour à tour les défenseurs du souverain et ses adversaires.
Après de multiples péripéties, Henri, détrôné un jour en effigie, avait dû reconnaître comme héritier sa demisoeur, l'infante Isabelle, au détriment de sa fille Jeanne, proclamée bâtarde, sans que la chose eût jamais été prouvée. On appelait la petite princesse la Beltraneja, parce qu'on lui attribuait comme père un puissant seigneur, don Beltran de la Cueva. Sous l'impulsion du redoutable archevêque de Tolède Carrillo, chef du parti aragonais, Isabelle épousa, à l'insu du roi, le jeune prince Ferdinand d'Aragon, fait pour l'occasion roi de Sicile.
Henri, furieux, dénonça leur pacte, puis, cédant à son caractère paisible, se réconcilia sans que fût tranchée la question successorale. Une période d'anarchie suivit.
Tandis que le roi cherchait en vain à pacifier ses Etats, Isabelle s'était retirée à Ségovie avec un nombre assez faible de partisans. Le 12 décembre 1474, Henri IV mourait, sans doute empoisonné, victime d'un naturel trop doux pour une époque féroce.
Il fallait près de vingt-quatre heures à un bon cavalier pour couvrir la distance qui séparait Madrid de Ségovie. Henri IV était mort à deux heures du matin. Un messager, un certain Enrique de Ulloa, réussit l'exploit d'apporter la grande nouvelle aux environs de midi.
Ferdinand se trouvait à Saragosse, Isabelle était seule. Curieusement, ce fut sa chance car les dissentiments qui devaient se produire entre les deux époux n'auraient pas manqué d'entraver sa marche s'ils avaient éclaté sur-le-champ.
Maîtresse de sa décision, la jeune princesse de vingt-trois ans déjà confrontée à tant d'épreuves n'eut pas une hésitation. Devant elle, l'alternative était simple. Elle gravissait le sommet ou roulait au bas de la pente. Avec une promptitude stupéfiante, elle fit pencher la balance.
Rien ne retarda son choix : ni la perte d'un frère qu'elle avait toujours méprisé, ni l'absence d'un mari dont le soutien ne lui était pas nécessaire, ni les lois du royaume qui exigeaient l'assentiment des cortes, des principaux prélats et des Grands, moins encore l'existence d'une héritière légitime. Jamais souverain ne s'empara du pouvoir avec si peu de garanties et dans un si médiocre entourage.
Vêtue de blanc, en signe de deuil, isabelle se rendit immédiatement à l'église et fit célébrer une rnesse à la mémoire du roi défunt. Puis, tandis que le peuple commençait à l'acclamer, elle ordonna de dresser une tribune et regagna l'Alcazar. Le lendemain, de bonne heure, la foule s'était massée derrière un petit nombre de soldats qui faisaient retentir trompettes, fifres et tambours. Elle vit s'ouvrir les portes de l'Alcazar et surgir une véritable apparition. Semblable à un personnage de féerie, la reine blonde aux yeux d'azur s'avançait sur un cheval blanc caparaçonné d'or. Vêtue d'étoffes blanches et d'hermine, les joyaux de la couronne lui faisant une cuirasse, ses magnifiques cheveux ruisselant autour de sa tête, elle semblait presque irréelle et sa beauté sa majesté lui prêtaient à elles seules une légitimité.
Sous un dais soutenu Par quatre gentilshomrnes vêtus eux aussi de blanc, précédée d'un héraut, elle alla jusqu'à la tribune, y rnonta et, de ses propres mains, se coiffa de la couronne.
Après quoi, elle jura de maintenir les lois du royaume qu'elle venait de violer. Les trompettes sonnèrent de nouveau. On cria : " Castille ! Castille ! "
Cabrera vint remettre les clefs de Ségovie à la nouvelle reine, qui reprit en cortège le chemin de l'Alcazar. Contrairement à ce qui fut dit plus tard, aucun des Grands n'assistait à la cérémonie. C'est le chambellan Cardenas qui, selon Palencia, " marchait devant tous, seul à cheval, tenant dans la main droite une épée par la pointe, la poignée en haut, selon l'usage espagnol, afin que, sous les regards de tous, même les plus éloignés se rendissent compte que s'approchait celle qui pourrait châtier les coupables avec son autorité royale ".
Jamais encore une femme n'avait disposé de ce redoutable symbole.
Isabelle ne se reposa pas sur ses lauriers à peine cueillis. Elle agit avec une vigueur propre à créer le fait accompli alors que, en réalité, elle ne disposait que d'un parti infime. Elle envoya partout des messagers annonciateurs de son couronnement, destituant d'avance ceux qui ne la reconnaîtraient pas. Bon moyen de jeter le trouble dans les guêpiers de la noblesse et du haut clergé !

Ferdinand est ulcéré

C'est seulement ensuite - trois jours plus tard - qu'elle songea à prévenir son mari, et de quelle manière ! L'ayant mis brièvement au courant, elle ajoutait que " sa présence ne serait pas inutile, ce pourquoi il devrait faire ce qui lui paraîtrait le mieux selon les circonstances, car elle ne connaissait pas l'état des choses en Aragon ".
Le lendemain, un gentilhomme nommé Gomez Manrique notifiait en quelque sorte officiellement au roi de Sicile la mort de son beau-frère et l'avènement de sa femme. Ferdinand était déjà au courant. Prévenu, à Tolède, par un messager presque aussi rapide qu'Enrique de Ulloa, Carrillo, toujours fidèle à l'Aragon malgré de pénibles démêlés au cours des années précédentes, avait, lui aussi, envoyé un courrier à Saragosse. Il pressait Ferdinand d'accourir à Ségovie et le nommait roi de Castille.

Le chroniqueur Palencia se trouvait auprès du jeune prince. Il témoigne que ce dernier, contrairement à sa femme, éprouva un réel chagrin de la mort du roi dont il avait peut-être su apprécier le caractère. Peut-être était-ce aussi une habileté qui le mettait d'emblée en opposition avec la nouvelle reine.
Car il était ulcéré, blessé au plus profond de son orgueil royal et de sa vanité d'homme, heurté certainement dans ses véritables ambitions, dissimulées jusque-là. Le couronnement insolite le scandalisait et, surtout, il ne pouvait admettre cette épée de justice portée devant une femme.
Une fois encore, il montra combien sa mentalité était différente de celle de la reine. Son premier soin fut de demander à Palencia et à un savant jurisconsulte nommé Alfonso de la Caballeria si la procédure employée pouvait se justifier.
Le résultat fut qu'il réclama personnellement le trône de Castille puisque, disait-il, une femme ne pouvait y accéder et que, représentant la branche collatérale des Trastamare, il était le plus proche parent mâle du défunt. Au demeurant, il appartenait à l'homme d'être le maître de son ménage.
Comme on le voit, il n'avait jamais eu l'intention de respecter les conventions matrimoniales établies et jurées à deux reprises, selon lesquelles la reine gouvernerait en personne.
Il quitta Saragosse sous une pluie torrentielle et prit le titre de roi de Castille en franchissant la frontière. Mais, toujours prudent, il s'arrêta trois jours à Turegano, une petite ville proche de Ségovie, le temps de bien apprécier la situation.
Or Isabelle s'était gardée de l'attendre. Dès le 27 décembre, prodiguant les promesses, elle avait su former autour d'elle une " confédération " à laquelle adhéraient le cardinal de Mendoza, la connétable de Haro, l'amiral Enriquez et le puissant comte de Benavente. De son côté, le marquis de Santillana offrait son loyalisme en échange d'un duché. Le comte d'Albe, également.
Le plus étrange était le comportement de don Beltran de la Cueva. Ce prétendu père de la reine légitime, loin de s'intéresser le moins du monde au sort de son enfant, avait envoyé un mémorandum " sur les choses que le duc d'Albuquerque [il avait obtenu ce titre en échange de la maîtrise de Saint-Jacques] supplie notre dame la Reine de faire dépêcher ". Et ces choses étaient nombreuses ! Don Beltran se rendit seulement quand il eut obtenu un serment sur l'Evangile qu'elles lui seraient accordées.
Devant cette situation, Ferdinand était désarmé. Ses partisans lui conseillaient d'employer la force. Il leur répondit qu'" il espérait vaincre grâce à sa patience et qu'il était sûr de remporter la victoire en satisfaisant assidûment aux exigences de l'amour conjugal ".
Il entra à Ségovie le 2 janvier 1475, trouva sa femme intraitable. Elle était belle et bien proprieta, maîtresse du royaume. Comme Ferdinand menaçait de regagner l'Aragon sur-le-champ, elle accepta pourtant l'arbitrage du cardinal de Mendoza et de l'archevêque de Tolède. Les deux prélats se prononcèrent en faveur d'Isabelle, ce qui étonne de la part de Carrillo et prouve son amertume de n'avoir pas joué le premier rôle en cette affaire.
De nouveau, Ferdinand voulut partir et sa femme eut grand-peine à le retenir. Aussi habile qu'elle pouvait être violente, elle expliqua à son mari que des conventions ne sauraient le priver de ses droits conjugaux. Elle lui démontra en outre qu'en écartant les femmes du trône il en écarterait du coup la petite infante, leur fille unique. Ferdinand se laissa convaincre.
Ces querelles n'étaient d'ailleurs pas - il s'en faut - les principaux soucis de la nouvelle reine. Les problèmes venaient de la princesse Jeanne, que nul ne songeait alors à nommer la Beltraneja, et que le jeune marquis de Villena avait proclamée reine de Castille, bien qu'Isabelle lui eût promis la maitrise de Saint-Jacques.

"Je l'ai trouvée qui filait, je la ferai retourner à son rouet"

Carrillo donna l'exemple. Isabelle était de ces princes qui ne pardonnent pas à ceux auxquels ils doivent trop, et elle en voulait à l'archevêque d'avoir tenté de la mettre en tutelle. Carrillo comprit bien vite qu'il n'avait aucune chance de gouverner sous le nom de ses protégés.
Forçant le cours des choses, il demanda immédiatement sept charges importantes. Isabelle ne le reçut même pas. Il revint à Ferdinand de lui expliquer doucement que la plupart de ses requêtes étaient inacceptables. Furieux, Carrillo s'écria en parlant de la reine : " Je l'ai trouvée qui filait, mais je la ferai retourner à son rouet ! "

Et il partit pour Alcalà. Cette fois, Isabelle eut peur. Elle chargea l'un de ses partisans d'aller apaiser l'irascible archevêque, qui répondit d'une manière inquiétante. Un deuxième envoyé, le comte de Haro, annonçait la visite de la reine elle-même. Carrillo déclara que les ingratitudes d'Isabelle avaient passé la mesure et que, si elle s'avançait jusqu'à Alcalà, il sortirait immédiatement de la ville.
Là-dessus arriva la nouvelle qu'Alphonse V, roi de Portugal, avait décidé d'épouser sa nièce, Jeanne, maintenant âgée de treize ans, et de la reconnaître comme reine de Castille, malgré l'opposition de l'archevêque de Lisbonne et du duc de Bragance, le plus important des féodaux portugais.
Carrillo n'hésita plus. A la tête de 500 lances, il alla rejoindre Alphonse et, à son tour, reconnut Jeanne " comme illustre reine de Castille ".
Burgos, Le6n, Madrid, Tolède, Alcalà, Séville se prononcèrent en faveur de la prétendue Beltraneja. Isabelle et Ferdinand auraient à ce moment perdu la partie sans l'énergie de l'une et l'astuce de l'autre.
Leur situation était telle que la meilleure amie d'Isabelle, Béatrix de Bobadilla, et son mari exigèrent d'avoir la garde de la petite infante Isabelle en échange des clefs du Trésor. Et l'indomptable reine dut s'incliner !
On a dit d'Alphonse V qu'il fut le dernier roi du Moyen Age à unir le courage et l'esprit de chevalerie, l'honneur et le succès. Fort de la gloire que lui avaient valu ses victoires en Afrique, de ses richesses et, surtout, de sa réputation, " magnanime ", il trouva l'occasion de s'ériger en défenseur d'une juste cause et d'annexer du coup le plus important royaume de la péninsule.
Les mises en garde ne lui manquèrent pas. Comment se fier à ces nobles Castillans si habitués aux treitrises ? Comment être sûr de ses propres vassaux, dont plusieurs désapprouvaient l'entrevrise ?

Régler l'affaire en combat singulier

Alphonse n'écouta rien. Dès le 8 janvier 1475, il écrivit à Isabelle qu'il avait l'intention d'épouser la princesse Jeanne, légitime héritière d'Henri IV, et qu'il prenait dès lors le titre de roi de Castille.
Isabelle proposa un second arbitrage, le cardinal de Mendoza s'interposa, de nouvelles démarches furent tentées auprès de l'archevêque de Tolède. Tout cela inutilement. Alphonse V voulait la guerre : il ouvrit la campagne au mois de mai, à la tête de 5 600 cavaliers et de 14 000 hommes de pied.
Le 12, il entrait à Placencia, où Villena lui remit la précieuse infante Jeanne. Là, il perdit un temps fatal à donner des fêtes en l'honneur du grand événement. Car il épousa effectivement sa nièce, sans toutefois consommer le mariage. Plus scrupuleux que ses rivaux, il attendait la dispense demandée au pape, puisque, encore une fois, il s'agissait de l'union de deux proches parents.
Jeanne envoya à ses " sujets " un long manifeste, où elle affirmait ses droits à la couronne et rappelait l'histoire des multiples serments prêtés, puis violés.
Or, tandis que ses adversaires s'attardaient, Isabelle courait le pays, appelait le peuple à soutenir sa cause. Les Castillans furent émerveillés par le courage, l'éloquence et la ténacité de cette jeune femme de vingt-quatre ans, de nouveau enceinte.
Ferdinand recrutait de son côté. En un mois, le couple disposa de 40 000 hommes, mal équipés et généralement sans expérience militaire. Pendant que son mari s'efforçait d'en faire de véritables soldats, Isabelle continuait à exhorter les populations et administrait les affaires, soin qu'elle ne voulait laisser à personne. Epuisée, elle accoucha, à Tordesillas, d'un enfant mort.
Pendant ce temps, Hernando del Pulgar s'appliquait à répondre au manifeste de la " reine " Jeanne. Très habilement, ayant rappelé l'arbitrage de Mendoza et de Carrillo, il se plaçait sur un plan moral, sachant que c'était le meilleur moyen de troubler Alphonse V. " La voix du peuple est la voix de Dieu, et repousser Dieu, c'est vouloir vaincre les rayons du soleil avec le faible éclat de nos yeux. "
Il démontrait au roi du Portugal la mauvaise foi des seigneurs castillans. S'il l'emportait, il serait " toujours en train de subir et de demander, ce qui est métier de sujet et non pas de chef qui règne et qui commande ".
Il évoquait les malheurs de la guerre, " qui amène avec elle des incendies, des vols, des adultères, des rapines, des destructions, des sacrilèges ". Pour la soutenir, le roi devrait accabler ses sujets portugais " d'impôts continuels et de servitudes écrasantes... Force est donc que votre conscience si saine se corrompe et que la crainte que vos sujets ont de votre autorité se relâche ". L'habile Pulgar concluait : " Avant que cette guerre commence, vous devez y regarder de près, car entreprendre une guerre, n'importe qui en est capable, mais en sortir, non. "
Cette lettre impressionna vivement le scrupuleux Alphonse et lui inspira une défiance, d'ailleurs justifiée, envers ses alliés de Castille. C'est pourquoi, apparemment, il mena les opérations avec des lenteurs et des indécisions qui devaient, à la longue, lui coûter la victoire.
L'alliance que lui promit Louis XI de France lui parut cependant un gage de succès. Il prit Toro et Zamora. Ferdinand, effrayé, lui proposa de régler l'affaire, selon les vieux usages, en un combat singulier. Alphonse, qui aurait eu le dessous opposé à un si jeune champion, exigea qu'en ce cas Isabelle et Jeanne fussent échangées et gardées en otage. Evidemment, Ferdinand refusa. Vaincu devant Toro, il demanda à traiter. Alphonse, qui se heurtait à mille difficultés, accepta, à condition qu'on lui laissât Toro, Zamora et la province de Galice. Ferdinand était près d'accepter, mais c'était compter sans le caractère de sa femme.
" Pas un créneau ! " déclara énergiquement Isabelle, et cette parole devint en quelque sorte sa devise.
Ce fut Mendoza qui sauva les jeunes souverains complètement démunis, en faisant fondre quantité d'objets d'or et d'argent pieusement remis aux églises et aux monastères.

Une véritable armée à elle seule

La dévotion d'Isabelle la fit hésiter, mais ce sentiment n'eut pas la force de l'autre. Elle disposa ainsi de 30 millions de maravédis, qui lui permirent de lever une nouvelle armée, alors qu'Alphonse annonçait déjà sa victoire à Louis XI.
Il proclamait sa victoire, sans oser s'enfoncer au coeur de la Castille, voulant toujours se ménager une retraite possible vers le Portugal. Ferdinand, au contraire, allait de l'avant, s'emparait de Burgos.
Isabelle, véritable armée à elle seule, courait aussitôt y raffermir le loyalisme de ses partisans, puis se précipitait à Tolède, à Leon, à Valladolid, avant d'établir son quartier général à Tordesillas.
Le commandant de la place de Zamora livra le fort à Ferdinand, qui marcha sur Toro, où le roi du Portugal venait de recevoir des renforts amenés par son fils, le prince Jean.
" Ne refusez pas le combat, dit Mendoza au jeune roi, marchez contre lui [Alphonse], ayez foi en Dieu, qui tient dans ses mains toutes les victoires et qui vous la donnera si vous la méritez. "
La bataille décisive, la seule vraiment importante de cette guerre, eut lieu près de Toro, le ler mars 1476. Elle fut aussi confuse que sanglante, coûta la vie à 10 000 hommes, ce qui, en ce temps-là, était considérable. Chacun dans le camp opposé à celui qui avait d'abord été le sien, le cardinal de Mendoza et l'archevêque de Tolède se battirent furieusement.
Qui gagna ? Chacun se déclara vainqueur, mais le roi du Portugal abandonna le champ de bataille et se retira à Castromino, où il s'endormit pesamment, à la grande indignation du gouverneur de la place. En fait, il était moralement défàit, ayant compris que ni les trésors portugais ni les machinations de la noblesse de Castille ne pourraient lui donner gain de cause.



Un génie de la propagande

Tandis qu'il tergiversait, Ferdinand annonçait sa victoire à sa femme. Isabelle connaissait l'efficacité de la propagande. Elle fit aussitôt chanter le Te Deum en l'église Saint-Paul de Tordesillas, où elle se rendit pieds nus ; elle organisa des fêtes, proclama à travers les Espagnes la nouvelle de son triomphe, en sorte que tout le monde y croyait lorsque fut connue une vérité moins évidente. Le principal allié d'Alphonse, cet étrange archevêque de Tolède, l'abandonna. Exemple qui ne manqua pas d'être suivi.
Le roi du Portugal ne renonça pas, mais forma d'autres plans, qui n'exigeaient pas la fidélité d'hommes " cent fois parjures ". Il quitta la Castille en compagnie de Jeanne, après avoir fortifié la frontière. Cette fausse manoeuvre, et non le succès de leurs armes à Toro, donna leur royaume à Isabelle et Ferdinand.